Défaisons-nous de nos

mythes

Mettons les styles et la pyramide d’apprentissage à la poubelle

Sophie Lanoix

Par Sophie Lanoix

Les neurosciences sont en pleine essor et la quantité d’études sur le cerveau a explosé depuis quelques années. On comprend de mieux en mieux les mécanismes de fonctionnement du cerveau et, plus important pour nous, comment l’humain apprend. Cependant, on se rend compte que certaines croyances très répandues sont erronées et que plusieurs mythes persistent quant au fonctionnement du cerveau et de son impact sur l’apprentissage.

Une étude québécoise (Blanchette Sarrasin et al., [accepté]), a recensé les cinq neuromythes les plus populaires chez les enseignants du Québec :

  1. Les élèves apprennent mieux lorsqu’ils reçoivent l’information selon leur style d’apprentissage préféré.
  2. Les élèves possèdent un profil d’intelligence prédominant, par exemple logicomathématique, musical ou interpersonnel, dont il faut tenir compte dans l’enseignement.
  3. Des différences entre les élèves dont le cerveau gauche est dominant et ceux dont le cerveau droit est dominant peuvent aider à expliquer des différences d’apprentissage observées chez les élèves.
  4. De courts exercices de coordination, comme toucher sa cheville gauche avec sa main droite et vice-versa, peuvent améliorer la communication entre les deux hémisphères du cerveau.
  5. Nous utilisons environ 10 % de notre cerveau.

Je n’ai pas trouvé d’étude similaire pour les mythes sur la formation en milieu de travail, mais j’entends souvent des professionnels de la formation véhiculer ces mêmes mythes. Il est grand temps d’y mettre fin! Dans cet article, commençons par nous attaquer aux styles d’apprentissage et à la pyramide de l’apprentissage.

Mythe no 1
Il faut adapter sa formation au style d’apprentissage de l’apprenant

Le mythe

Vous l’avez déjà entendu, c’est certain. Régulièrement, quelqu’un affirme qu’on doit adapter nos formations aux styles d’apprentissage des participants parce qu’on apprend mieux si on reçoit l’information dans notre style d’apprentissage.

La part du vrai dans ce mythe

Il existe des études qui démontrent qu’une personne peut avoir une préférence pour recevoir de l’information. En conséquence, plusieurs études ont tenté de prouver qu’une méthode d’enseignement adaptée au style d’apprentissage est plus efficace et augmente la rétention ou la compréhension

La réalité

Malheureusement, aucune étude n’a réussi à prouver que l’on apprend mieux quand la formation est adaptée à notre préférence.

Les preuves qu’il s’agit d’un mythe

  1. En 2015, Rogowski et al. ont posé l’hypothèse que les personnes « visuelles » apprendraient mieux avec des mots écrits et que les personnes « auditives » apprendraient mieux avec un livre audio. Leur étude a démontré que les deux groupes d’apprenants ont mieux appris avec le texte écrit qu’avec le livre audio.
  1. En 2017, Cuevas et al. ont aussi testé les styles d’apprentissage avec des étudiants universitaires. Ils ont trouvé que les apprenants qui ont reçu le matériel de formation adapté à leur préférence n’avaient pas mieux retenu l’information que les apprenants qui l’avaient reçu dans un autre style. Ils ont par contre trouvé que les apprenants qui ont reçu l’information de manière visuelle ont mieux appris que tous les apprenants qui l’ont reçu de manière auditive.
  1. En 2017, Paschler et al. ont fait une recension des écrits sur les styles d’apprentissage. Ils ont conclu « qu’il n’y a présentement pas de preuve adéquate qui justifie l’utilisation des styles d’apprentissage dans les pratiques éducatives ».

L’impact sur nos façons de faire

Maintenant que nous savons tous qu’il s’agit d’un mythe, nous devons :

  1. Arrêter de parler des styles d’apprentissage pour ne plus propager le mythe
  2. Varier les méthodes d’enseignements et surtout les façons d’expliquer
  3. Accompagner les explications verbales de graphiques ou d’images
  4. Arrêter de perdre du temps et de l’argent à essayer d’adapter nos formations aux styles d’apprentissage des participants

Mythe no 2
On ne retient que 5 % de ce que l’on entend

J’entends souvent des professionnels de la formation citer la « pyramide d’apprentissage » pour justifier leur design pédagogique. Mais d’où vient cette fameuse pyramide? Et quelle est sa validité?

L’évolution du mythe

En 1946, Edgar Dale propose une hiérarchie de méthodes d’apprentissage pour les adultes. Dans cette version, on peut voir des méthodes d’enseignement dans une pyramide, sans aucun nombre.

Le cône d'expérience de Dale, 1946
Dale, 1946 - Traduction libre

Au cours des années, des personnes ont mal cité Dale. À leur tour, ces personnes ont aussi été mal citées. De fil en aiguille comme dans le jeu du téléphone, des pourcentages — très précis et tous arrondis au 5 ou 10 % — sont apparus en 1960 dans la pyramide de Dale, ainsi que la liste « Les gens se souviennent généralement de… ».

Wiman & Meriheny, 1960, based on Dale, 1946 - Traduction libre

En 2002, le National Training Laboratories du Maine est allé encore plus loin et a ajouté les notions de méthodes d’apprentissage passives et actives à la pyramide.

National Training Laboratories, Maine, 2002, based on Dale 196 - Traduction libre

Plusieurs groupes de chercheurs se sont penchés sur l’évolution de ce mythe et son explication. Subramony et al. ainsi que Letrud, K., & Hernes, S. ont écrit plusieurs articles sur le sujet en prenant l’angle de l’historique du mythe afin de trouver à quel moment les nombres sont apparus dans le schéma original de Dale et qu’il a été ainsi déformé. À ma connaissance, aucune étude n’a reproduit les chiffres que l’on trouve dans la pyramide.

Pourquoi le mythe est-il tenace

Comme la théorie semble valable et sensée et comme elle appuie ce qu’on croit instinctivement des méthodes d’apprentissage actives et passives, elle est largement adoptée et répétée partout par les enseignants et les formateurs de tout acabit.

L’impact sur nos façons de faire :

Maintenant que nous savons tous qu’il s’agit d’un mythe, nous devons :

  1. Arrêter de parler de la pyramide d’apprentissage pour ne plus propager le mythe.
  2. Sélectionner les méthodes d’enseignement en fonction de nos objectifs d’apprentissage, incluant l’enseignement magistral, la démonstration et l’apprentissage collaboratif.

Qu’en pensez-vous? Est-ce que vous changerez vos façons de faire, sachant que ce sont des mythes?

Pourquoi est-ce si difficile de se défaire de ses croyances? Tout simplement parce qu’on croit en nos sources. Dans l’étude de Blanchette Sarrasin (accepté), les enseignants citent l’université, la logique et l’observation pratique comme sources liées à leur adhésion aux mythes. Et vous, d’où vous viennent vos mythes? De vos collègues, de vos lectures dans des revues de science populaire?

Vous avez un questionnement, un commentaire ou une réaction?
Partagez-nous les dans le forum ci-dessous.
Vous hésitez? Vous pouvez le faire en privé en nous écrivant.

Besoin d’un coup de main pour rendre vos formations plus efficaces? Nous pouvons vous aider.

Références

Blanchette Sarrasin, J., Riopel, M., & Masson, S. (accepté). Les neuromythes chez les enseignants québécois : à quel point sont-ils fréquents et quelle est leur origine? Éducation Canada.

Cuevas, J., & Dawson, B. L. (2018). A test of two alternative cognitive processing models: Learning styles and dual coding. Theory and Research in Education16(1), 40-64. doi.org/10.1177/1477878517731450

Letrud, K., & Hernes, S. (2016). The diffusion of the learning pyramid myths in academia: an exploratory study. Journal of Curriculum Studies, 48(3), 291-302.

Letrud, K., & Hernes, S. (2018). Excavating the origins of the learning pyramid myths. Cogent Education, 5(1), 1518638.

Masson, S. 19 et 26 novembre 2019. « Neuromythes ». Cours Neuroéducation et didactique générale. Montréal : Université de Montréal. Montréal : UQAM.

Pashler, H., McDaniel, M., Rohrer, D., & Bjork, R. (2008). Learning styles: Concepts and evidence. Psychological science in the public interest9(3), 105-119.

Rogowsky, B. A., Calhoun, B. M., & Tallal, P. (2015). Matching learning style to instructional method: Effects on comprehension. Journal of educational psychology107(1), 64. doi :10.1037/a0037478

Subramony, D. P., Molenda, M., Betrus, A. K., & Thalheimer, W. (2014). Previous attempts to debunk the mythical retention chart and corrupted Dale’s Cone. Educational Technology, 17-21.

Subramony, D. P., Molenda, M., Betrus, A. K., & Thalheimer, W. (2014). The Good, the Bad, and the Ugly: A Bibliographic Essay on the Corrupted Cone. Educational Technology, 22-31.

Subramony, D. P., Molenda, M., Betrus, A. K., & Thalheimer, W. (2014). Timeline of the Mythical Retention Chart and Corrupted Dale’s Cone. Educational Technology, 31-34.

Tokuhama-Espinosa, T. (2018). Neuromyths: Debunking false ideas about the brain. WW Norton & Company.

Laisser un commentaire

Votre adresse de courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Call Now ButtonCall now